
L’école est malade… qu’elle crève !
« C’est aussi absurde de croire que les ouvriers peuvent se passer de contremaîtres que de croire que les gosses peuvent se passer d’instituteurs ou les malades de médecins. » Georges Séguy, secrétaire général de la CGT
Ce texte est initialement paru dans le numéro 2 de la revue Négation, en juin 1973. Les récents événements, qui nous enthousiasment franchement dans tout ce qu’ils ont de plus séditieux, nous donnent l’occasion de le republier. Si le titre est d’une éloquence sans pareille, peut-être discernera-t-on quelques rides dans son propos, et il va de soi qu’aucun écrit ne pourra mieux dire ce qu’expriment déjà en actes les révoltes qui secouent l’ensemble des lycées du pays. Nous espérons tout de même qu’il soit en mesure de nourrir les vaillantes aspirations au chaos qui animent celles et ceux qui empilent des poubelles, tiennent tête à la police et chahutent les député·es.
Comme tout communiste, nous sommes aussi d’irrécupérables garnements, aussi avons-nous opéré le plus arbitrairement du monde quelques coupes afin d’épargner au lectorat du XXIe siècle les considérations amères de l’autrice sur l’offre syndicale à laquelle est soumise sa sinistre profession. L’intégralité du texte, et de bien d’autres, est disponible sur le site archivesautonomies.org, qui regorge de cailloux tranchants qui n’attendent que d’être ramassés et chargés sur un lance-pierre.
Je supposerai connue la situation de “malaise” de l’enseignement secondaire et l’analyse qu’on en fait généralement. Le secondaire était autrefois réservé aux fils de la petite et grande bourgeoisie et menait à un diplôme ayant une valeur marchande ; une certaine communion idéologique dans la Culture y régnait entre profs et élèves. Aujourd’hui, il est ouvert à tous jusqu’au lycée ; il est le lieu de sélection, d’élimination qu’était autrefois l’école primaire, et il est un lieu d’ennui où l’alibi du savoir utile comme celui de la culture générale n’ont plus guère cours. La reconnaissance générale de la nécessité de réformes, et l’impuissance fondamentale à en réaliser, sont bien connues aussi.
Il y aurait en fait beaucoup plus à dire sur tout cela, mais ce dont je voudrais parler, c’est la situation des profs dans cette crise. Les un·es se tournent vers la réaction (« Ah, le bon vieux temps de l’examen d’entrée en 6e et du latin ! »), les plus nombreux·ses vers le citoyennisme (« L’école pour tous, telle qu’elle était autrefois pour l’élite… »), et un nombre assez important vers le gauchisme. Il vaut la peine de voir de plus près cette dernière idéologie chez les profs. Et de lui opposer la façon dont on peut analyser la situation en parlant simplement en tant que prof qui s’emmerde terriblement dans son boulot. Il y a pas mal de conclusions à tirer de ce point de vue !
Il y en aurait aussi bien sûr à tirer du point de vue des élèves qui, de même, s’emmerdent. Mais je n’en parlerai pas parce que ça pourrait sembler être encore (puisque je suis prof) le point de vue des élèves tel que le voient les profs… Et qu’actuellement les profs qui en parlent (à savoir les gauchistes) le font pour soulager leur mauvaise conscience de flics.
Le discours principal des profs gauchistes, c’est la dénonciation de la nature de “l’Ecole capitaliste”. Ce qui veut dire reprendre une fois de plus les analyses qui commencent à être bien connues : ce qu’est l’école par rapport aux élèves, et le rôle qu’a l’enseignant par rapport aux élèves. Cette analyse ne s’arrête pas au niveau des faits les plus flagrants, les plus “scandaleux” : le caractère de classe des critères de sélection qui fait d’un fils d’ouvrier un ouvrier ; le caractère de classe de la “culture” et du “savoir” transmis ; la transmission ouverte, même, d’une idéologie ; le racisme en milieu scolaire…
Il est certainement important que ces analyses se répandent, comme partie d’une critique de la société. De plus, pour les enseignant·es qui les font, le fait de se voir enfin comme flics montre qu’ils ont cessé de se trouver bien dans leur peau d’enseignant·es. Pour la même raison, d’ailleurs, qui en pousse quelques-un·es à se suicider, et d’autres à se tourner vers des rêves réactionnaires : à savoir, la crise du système scolaire et la dévaluation du métier de prof à tous points de vue. Mais il est sans intérêt de juger ce malaise né d’une perte de pouvoir. Ce qui importe est ce qu’il révèle et ce qu’il entraîne.
L’autre grand thème de propagande des gauchistes concerne la répression subie par les enseignant·es (et non plus celle qu’iels font subir aux élèves). Or, là, voici qu’on s’en tient seulement aux aspects superficiels. L’analyse de la répression devient une liste de cas d’exclusion assortie d’une critique de l’inspection et de la hiérarchie. Et avec quels arguments ? On nous montre uniquement que la répression en question frappe les enseignant·es qui ont cherché à introduire dans leurs classes, soit des discussions politiques, soit de “vrais contacts” personnels avec leurs élèves. On nous dit que l’inspection et la hiérarchie sont des menaces pour nous en empêcher.
Tout ça est bien sûr parfaitement exact. Mais voyons où ça mène de s’en tenir à cet aspect des choses :
– L’inspecteur gâteux qui vous note après une heure au fond de la classe, et vérifie que vous parlez bien de ce qu’il faut, c’est affreux n’est-ce pas ? Mais si c’est affreux uniquement par la part d’arbitraire que ça comporte (mais arbitraire par rapport à quoi ?), et parce que c’est une répression sur nous pour nous faire réprimer les élèves, on en vient à proposer une sorte de “contrôle continu” des profs entre eux, par le biais des fameuses “équipes pédagogiques”, rêve commun des gauchistes et des réformateurs officiels. Personnellement, je préfère encore être contrôlée une fois l’an que toute l’année ! Mais il paraît qu’être contre toute forme de contrôle, c’est vouloir être « un petit chef dans sa classe » (lu dans une brochure syndicale)…
– La “note administrative”, mise, elle, par le directeur, sur des critères tels que l’assiduité, la ponctualité, l’autorité, etc, on nous dit que c’est humiliant, et que comme les profs ne sont pas des fumistes, il ne faut pas croire qu’ils seraient toujours absents si ce n’était pas enregistré et noté… Moi si ! Comme tous les travailleur·ses. À moins de croire qu’on a une mission à remplir ? Qu’on est utile à ces chers petits ? À moins… de s’y plaire ?! Ceux qui ne brûleraient pas d’envie de bosser, les cher·es collègues s’occuperont de les rééduquer dans leurs belles équipes, ou iels nous enverront voir un psychiatre.
Alors, en clair : il faut être maso, ou idéologue, pour avoir envie, dans quelques conditions que ce soit, “d’éduquer” des gosses rassemblés à cette fin, et de le faire chaque jour de sa vie. La répression que je subis ne commence pas au programme que je dois transmettre, aux notes que je dois donner ou recevoir, au masque de sérieux et de distance que je dois porter en classe. Elle commence à ma présence à heure fixe dans un lieu fixe pour accomplir une tâche fixe : en cela, elle ne diffère pas de celle subie par tout travailleur·se. Mais alors que pour d’autres elle se complique surtout par des conditions de travail pénibles et par une hiérarchie imbécile subie, pour moi la complication c’est avant tout la présence des élèves. C’est d’être une adulte avec trente adolescent·es. Je n’ai ni ne peux trouver aucune raison d’être là. Je n’ai pas envie de “leur parler”, pas plus que de les “enseigner”. Si j’étais libre, je partirais.
Des rapports entre personnes d’âge et de position sociale différents, se rencontrant cependant dans un lieu et une pratique communs, hors du travail par exemple, sont évidemment possibles. Mais certainement pas dans une salle de classe. Là, pas de pratique commune entre ce groupe forcé, réuni par l’obligation sociale, et moi, qui y suis extérieure, et même opposée.
Je ne peux donc avoir avec eux comme groupe, dans “ma” classe, qu’un rapport d’éducateur à éduqué·es. La seule chose que proposent les gauchistes, c’est de remplacer (?) l’éducation pour l’intégration au capital par l’éducation pour “l’éveil à la politique”. Pour croire qu’on peut ainsi jouer un rôle “révolutionnaire” dans une classe, il faut confondre la pratique sociale et la théorie qui s’y entrelace avec l’idéologie et la propagande ! Je ne vois pas l’intérêt de me changer de prof d’idéologie bourgeoise traditionnelle en prof d’idéologie pseudo-marxiste, ni celui de me changer de prof en assistante sociale, psychologue ou autre animateur de foyer de jeunes. La manipulation n’a rien à voir avec la révolution. Et je suis incapable de me sentir quelque devoir que ce soit envers un groupe de “jeunes”, ni en tant qu’adulte, ni en tant que détentrice d’un certain savoir, ni en tant que “révolutionnaire”. Et pourtant, je ne suis pas non plus une des leurs (une de ce groupe forcé). Je n’ai donc rien à faire avec eux.

L’École peut aussi bien crever, la “libre” et future comme l’actuelle. L’École est un instrument de la société de classes. J’appelle “école” une institution qui regroupe les enfants en vue de leur éducation par des adultes ou des aîné·es. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il faudra bien, toujours, que les enfants d’une part se socialisent, et d’autre part qu’ils apprennent autant et plus que nous pour que se maintienne et s’accroisse la productivité du travail !
Le savoir peut se transmettre autrement que par ce gâchis de vie invraisemblable. C’est d’ailleurs connu, admis, voire revendiqué, par les plus modernistes pédagogues du capital : les enfants apprennent plus par le jeu et internet qu’en cours ; on apprend plus vite un savoir spécialisé quand on y est “motivé”.
Mais la socialisation des enfants ? C’est ici que l’École semble vraiment utile au Capital. S’il a créé une institution ayant cette fonction propre, socialiser les enfants, c’est que la socialisation dont il a besoin n’est pas la socialisation par rapport à une société sans classes, mais une socialisation comportant l’inoculation d’une fausse conscience sociale (d’une idéologie), et l’apprentissage du travail forcé, divisé et hiérarchisé, et de la répression en général. La socialisation par rapport à un autre type de société ne serait pas nécessairement un tel processus spécifique, séparé, dans la vie de l’enfant (famille et école). Pourquoi ne se ferait-elle pas (et mieux) par le seul fait de l’existence de l’enfant au sein des rapports sociaux réels dans leur ensemble ? Sous prétexte d’invoquer les nécessités sociales, on invoque le plus souvent les nécessités des sociétés de classe — comme lorsqu’on réplique, à qui parle d’abolition du travail séparé, « mais il faudra bien produire »…
En matière d’École, le rêve du Capital en Occident actuellement serait bien de la “détruire” au sens de : supprimer son aspect séparé, lié à la transmission d’une idéologie. Car cet aspect qui paraît indispensable au Capital ne va pas sans inconvénients pour lui ! L’utopie du Capital, le monde où tout le processus de valorisation du capital se passerait sans heurts, harmonieusement, n’aurait même plus besoin de cela : les rapports sociaux réels se réduiraient à son propre fonctionnement. Plus besoin alors d’idéologie séparée.
Pour ce qui est de la transmission du savoir, il est bien certain que l’École actuelle est archaïque et inefficace. Mais pour ce qui est de l’adaptation aux rôles sociaux et de leur acceptation (surtout celui de prolétaire), le Capital pourrait-il se passer de l’École ? Sûrement pas. Il reste que son idée correspond à son rêve, et que c’est ce rêve qu’expriment le plus souvent ceux qui aujourd’hui parlent de « destruction de l’École ». Ce rêve est bien sûr une tendance partiellement réalisable (en témoignent les fréquentes coupes budgétaires), mais la contradiction entre cette tendance et celle qui consiste à imposer une idéologie toujours archaïque est aussi insoluble que la contradiction fondamentale du Capital, puisque le prolétariat ne se laisse pas réduire à un rouage de la machine ! C’est un peu comme l’utopie de l’automatisation intégrale du travail : c’est bien une tendance réelle du Capital, mais qui s’oppose de façon insoluble à la loi de la valeur. Voilà ce sur quoi butent toutes les actions syndicales des profs.
En ce qui concerne les actions de profs centrées sur les élèves, il y en a de deux sortes. D’abord, le soutien à leurs luttes éventuelles. Un soutien n’est qu’un soutien, même s’il peut impliquer des actes impliquant une répression sur le prof aussi. Ca peut être, par exemple, ne pas noter les absent·es lors d’une AG, une manif ou un blocus. Cela peut-il être participer à cette AG, cette manif ou ce blocus ? Les rejoindre est parfois tentant, mais comment oublier qu’on y sera toujours le prof ! Quant à y participer comme membre, y proposer quelque chose, cela ne saurait être qu’un acte de militant propagandiste.
Jusqu’à nouvel ordre, les oppositions élèves-profs reposent sur des bases réelles qui ne disparaissent pas si vite. Elles subsistent (ou en tout cas la différence, l’influence, etc) tant que subsiste quelque chose du fonctionnement de l’École, même perturbé. Ce ne serait pas le cas dans des actes tendant à la destruction de l’École, mais aménager n’est pas détruire.
L’autre type d’action centrée sur les élèves à la mode est la tentative de changer les rapports pédagogiques, l’autorité professorale, etc. Les profs gauchistes sont d’accord pour voir une illusion pédagogique dans l’idée de changer ces rapports dans la seule classe — illusion très répandue chez les autres enseignant·es. Mais iels sont en plein dans l’illusion pédagogique au niveau de l’École entière. Et cette illusion est d’autant plus dangereuse chez celles et ceux qui joignent le désir de moderniser le rôle de l’École dans la société à celui de moderniser leur rôle dans leur classe. Ce sont eux qui ont compris que le prof et les élèves ne sont pas seuls dans la classe, qu’avec eux il y a le système scolaire et même le système social tout entier, qui pourront jouer un rôle contre-révolutionnaire efficace (et qui le jouent déjà dans certaines luttes).
Bien entendu comme tout un chacun je m’emmerde un peu moins quand mes élèves discutent que quand je fais un cours magistral. Mais seulement parce que c’est eux qui parlent et que moi je peux un peu glander. Je n’ai rien contre les petites “rénovations pédagogiques”, si elles sont comprises et utilisées comme des moyens internes au “métier”. Mais j’ai quelque chose contre l’idéologie qui y voit un acte révolutionnaire.
Pour en revenir à une question souvent effleurée : que signifie, pratiquement, ici et maintenant, “détruire l’école” ? Et comment peut-on dire à la fois qu’un peu d’agitation ne fait jamais de mal, et que les buts avoués de ces agitations (la rénovation de l’École) sont contre-révolutionnaires ?
C’est qu’en matière d’École, les seules actions, sinon révolutionnaires (il n’y aura pas de révolution à l’École !), du moins allant dans le sens d’un mouvement révolutionnaire, sont des actions complètement négatrices, sans aucune retombée dans une phase “constructrice” où l’on chercherait à poser des revendications, à réorganiser, etc… Pour donner des exemples, que des élèves foutent le feu ou se mettent en grève pour le plaisir de cesser de bosser.
De tels actes ne durent pas et ne peuvent pas durer s’ils restent dans le seul cadre de l’école. Ce n’est pas seulement par la vertu de la Récupération, ni même par imbécilité congénitale, que les étudiant·es et lycéen·nes, sans parler des profs, ne trouvent rien de mieux à faire, quand leur grève dure un peu trop, que d’organiser des “universités populaires” ou des “contre-cours”. C’est bien plutôt une limite dûe à leur situation sociale, limite qu’iels ne peuvent dépasser qu’en sortant déjà de cette situation en agissant autrement que comme prof, lycéen·ne ou étudiant·e, sur le lieu où iels sont profs, lycéen·nes ou étudiant·es.
Mais de ce fait certain il ne faudrait pas conclure trop vite au mépris pour les mouvements qui se produisent actuellement dans l’école. Cette attitude de mépris pour “les profs”, “les lycéen·nes”, “les étudiant·es” est assez répandue parmi ceux qui ressentent violemment la duperie fondamentale qu’entretiennent ces mouvements. Mais elle traduit, en même temps que cette réaction souvent bien justifiée, une condamnation morale et, surtout, l’impuissance à comprendre que quand les lycéen·nes bloquent leur bahut contre une réforme, ils le font en même temps pour glander.
Cette ambiguïté que l’on retrouve dans chaque mouvement, et même dans un même prof, lycéen·ne ou étudiant·e, deviendra un jour l’opposition violente entre révolution et contre-révolution. Mais cela ne peut se faire, et l’ambiguïté de ces mouvements ne peut être tirée au clair par l’ensemble de leurs participant·es, que dans un mouvement qui secouerait la société dans son ensemble (et d’ailleurs pas plus les écoles d’une part et les usines de l’autre que les écoles seules).
En attendant, ce qui se passe actuellement chez les lycéen·nes, et même ce qui se passe chez certain·es profs tel que je l’ai décrit (quoique de manière plus latente), est nouveau et important. Nouveau parce que lié, même inconsciemment, avec ce qui se passe déjà clairement dans d’autres secteurs sociaux.
Important parce qu’il faudra bien aussi qu’il y ait destruction de l’école par ses usager·es, et qu’on ne peut se contenter de dire : ces mouvements sont merdiques, laissons donc tomber ce milieu pourri ! La glorification de l’ouvrier — sans parler de la racaille militante établie qui va doublement travailler en usine — fait souvent suite à ce genre d’attitude critique. C’est la société tout entière qui est pourrie : l’Entreprise comme l’École. La destruction de la condition ouvrière et la destruction de la condition enseignante vont de pairs, même si la première est la seule à même de rendre effective la seconde : c’est la destruction de la condition salariée qui est en jeu.














